ETAT DU CAMEROUN
MINISTERE DE L’EDUCATION NATIONALE.
Douala, le 29 novembre 1960,
Cher ami,
Il y a trente-cinq années aujourd’hui que nous nous connaissons. Vous souvenez-vous de ce jour de notre rencontre ? En ce qui me concerne, je vais vous faire une confidence : je célèbre toujours cet anniversaire par une prière de remerciement au Seigneur qui a voulu et organisé cet évènement. Comment pourrais-je oublier les faits qui ont suivi, qui ont changé le cours de ma vie et donné un sens à mon existence ?
J’aurais mauvaise grâce à ne pas m’acquitter de cette action de reconnaissance précisément cette année, puisque vous savez que, depuis le premier janvier, j’occupe le poste de Ministre de l’Education nationale de mon pays. Ce ne sont pas les honneurs attachés à ce titre qui m’ont fait accepter cette fonction et je suis maintenant un trop vieil homme pour nourrir une quelconque ambition politique. Il m’a simplement semblé que je devais aider ce pays fragile et neuf qui vient d’accéder à l’indépendance. Si d’aucuns ont pensé que je pouvais le faire mieux qu’un autre, alors je me devais de répondre présent, exactement comme vous l’avez fait, il y a trente-cinq ans.
Mon âge ne me permettra pas longtemps d’assumer cette lourde fonction, j’en suis parfaitement conscient. Au moins ces quelques années me permettront, si Dieu le veut, de mettre l’éducation de mon pays sur la bonne voie. Ensuite, il faudra que je passe le flambeau à un successeur plus jeune et plus robuste que moi. J’ai ainsi remarqué la clairvoyance de jugement, l’habileté de négociation et la puissance de travail d’un jeune homme que je viens de nommer responsable de mon cabinet. Je pourrai ainsi achever sa formation et, le jour venu, l’introniser comme mon successeur.
Choisir avec discernement son héritier, le former et l’aider avec dévouement dans sa tâche, c’est aussi cela que vous m’avez appris. N’est-ce pas ainsi que vous avez agi avec moi, lorsque vous avez brusquement décidé de rejoindre l’Europe ?
Ceci m’amène à l’objet de mon courrier, en espérant que vous ne jugerez pas trop déplacée la curiosité d’un vieil homme.
Un jour de février, vous avez donc décidé de quitter le Cameroun et n’y êtes jamais revenu depuis. Vous n’avez pas dit un mot à vos proches, même à ceux qui pensaient avoir tissé avec vous les liens d’une réelle amitié. Vous n’avez pas donné la moindre explication à vos collègues de travail, même à ceux que vous aviez entraînés loin de chez eux dans cette aventure.
La première lettre que vous m’avez envoyée m’a rassuré : une urgence familiale vous avait rappelé, mais vous alliez revenir, c’était une question de semaines…Mais je compris très vite que je devais agir et reprendre votre œuvre là où vous l’aviez laissé. Cette flamme que vous aviez allumée brillait d’une lumière si forte, si porteuse d’espoir pour tant de gens ! J’ai choisi de ne pas prêter attention aux rumeurs les plus folles qui se répandaient à la vitesse d’un feu de brousse, lorsque souffle le vent du désert. Je n’ai pas voulu prêter l’oreille à ces explications malveillantes concernant votre soudaine absence, j’ai préféré m’investir entièrement dans l’action. Vos conseils avisés, distillés à raison d’une lettre tous les deux jours durant les premiers temps, m’ont permis, d’abord de faire face aux urgences, ensuite de répondre à l’ensemble des exigences de la fonction que vous m’aviez léguée. Je sais que sans ces conseils épistolaires, rien ne serait advenu. Avez-vous compté combien de lettres vous m’avez ainsi envoyées jusqu’à aujourd’hui ? Plusieurs centaines à coup sûr !
Lorsque vous m’avez annoncé six mois après votre départ que vous ne reviendriez pas, j’ai réalisé que votre projet était devenu ma vocation. Il ne me restait plus qu’à travailler dur pour reprendre votre entreprise et ne pas décevoir les espoirs des gens qui croyaient en nous.
Aujourd’hui, je me demande encore si, avant de prendre votre décision de départ, vous aviez eu l’intuition que votre oeuvre allait ainsi être poursuivie, la certitude que quelqu’un allait reprendre le flambeau.
Je ne puis me résoudre à croire que ce fut Dieu qui veilla, dans son infinie sagesse, à ce que l’Histoire s’écrive ainsi. De même que je ne puis croire que vous auriez pu prendre délibérément la décision de renier la plupart des valeurs pour lesquelles vous vous battiez depuis plusieurs années, d’abandonner à leur sort tous ceux pour qui vous étiez devenu un peu plus qu’un simple mortel. Un peu comme si Moise avait rejeté son peuple en le laissant soudain seul, en plein passage de la Mer Rouge… Et que serait-il advenu de cette région du monde si vous étiez resté ici et aviez poursuivi la réalisation de votre destin jusqu’à son terme ?
Telles sont les interrogations qui, après tant d’années, continuent à me tenir éveillé certaines nuits. Permettez-moi de les formuler en une seule question que voici : vous avez décidé de tuer le Big Massa un jour de février 1927. Ne dites pas le contraire, vous et moi savons que cela est vrai.
Pourquoi ?
Seule la sincérité de la réponse m’importe
Votre toujours dévoué,
Munz Dibundu
29 octobre 2009
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